Interview accordé par Madame Juliette Smeralda

sur la

1ère Conférence Européenne sur le Racisme anti-Noir

 

 

Juliette SMERALDA:" il y a un traitement différencié de l'image du Noir dans les médias"  Black connection vous livre en exclusivité les impressions de mme Juliette SMERALDA (sociologue, écrivain et professeur à l'université Marc BLOCH à Strasbourg) à propos de la 1ère conférence sur le racisme anti-noir qui s'est déroulé à GENÊVE le mois dernier.

 

Je précise que je ne suis pas membre du CRAN. J'ai été invitée, comme les autres participants, parce que je travaille sur les problématiques relatives à la situation des ressortissants antillais - et par extension, africains - en France. Mes analyses ici sont donc celles d'une participante, qui n'a reçu mandat de personne pour parler au nom du CRAN. Mes analyses n'impliquent donc que moi-même.

 

1 - Comment s'est déroulée la manifestation?

 On peut toujours considérer qu'une manifestation de cette nature est un succès, lorsque l'on réussit à y faire venir quelques officiels du pays (qui sont d'ailleurs généralement des spécialistes des questions d'intégration dans leur gouvernement), au côté de spécialistes issus de la "communauté noire", qui produisent une réflexion sur la situation des ressortissants africains et afrodescendants vivant en Europe. Le type de problématique qui était au centre de cette Première Conférence sur le Racisme Anti-Noir,

englobant, en effet, toutes les formes de racisme et de discriminations impliquant ces populations, sans distinction d'origines géographique ou culturelle, bien que l'on y ait essentiellement recueilli des témoignages de ressortissants d'Afrique subsaharienne. Ce qui est sûr, cependant, c'est que tout aurait pu être mieux : on aurait pu s'attendre à encore plus d'engagement de la part des locaux (suisses) ; à drainer un plus grand public; à sensibiliser de plus nombreux organes de presse et de médias audiovisuels, etc. Leur absence remarquée n'a donc rendu que plus précieuse la présence de BWC, qui a été très appréciée par les membres du CRAN (dont la présidente est d'origine haïtienne). D'autant que la présence de cette

équipe de production mettait en valeur la présence de Lilian Thuram, qui en est le financeur, et qui a rehaussé la manifestation, par sa présence, par laquelle les membres du CRAN se sont sentis très honorés

 

 2 - Quelles ont été vos impressions?

 J'ai été confirmée dans le sentiment que j'avais déjà par mes recherches, d'une très grande similitude des situations de racisme antinégriste et par les formes d'exclusion qu'expérimentent les populations négro-africaines vivant en Europe, puisque les invités chargés de témoigner de la situation dans leurs pays d'adoption respectifs, ont tous rapporté des faits, qu'une approche synthétique permet de restituer à des catégories situationnelles qui se chevauchent très largement. Si la Conférence a réussi à mettre au jour cette réalité, je crois que cela peut être classé parmi les objectifs atteints, qui soulignent son utilité par conséquent. Il y avait là des ressortissants africains de tous les pays d'Europe: Allemagne, Suède,

Norvège, Suisse, France, Belgique, Italie, Espagne, Pays-Bas, Autriche... Inutile de dire que la nécessité d'une langue de coordination se fait sentir (comme nous le souhaitons, lors de rencontres inter Caribéens), et que l'une des priorités de telles manifestations est l'instauration d'une langue standard, qui facilite les échanges, afin qu'une telle diversité linguistique ne constitue pas un frein aux initiatives que favorisent de

telles rencontres...

 

 3 - Quels sont les témoignages qui vous ont le plus marqué?

 Je crois que toutes les interventions étaient nécessaires, je n'ai donc pas fait le tri, même si, je dois l'avouer, un exposé magistral comme celui de M. Doudou Diène a été un très grand moment, et que l'on peut dire, je crois, qu'il a systématisé de manière remarquable, grâce à la hauteur de ses vues,

l'objet sociologique qu'est le racisme, en appréhendant ses formes visibles et invisibles, ses lieux de passage, ses supercheries, ses dévoiements et les ignorances qui sont en partie responsables de son expansion...La diversité des thématiques abordées : témoignages, exposés théoriques ou historiques... qui se sont complétés, a contribué à éclairer les problématiques du racisme et des discriminations raciales sous un jour inattendu parfois. les récits de violences faits par les victimes elles-mêmes ont été à la limite du soutenable et l'on peut se sentir envahi par un sentiment d'impuissance face à tant de gratuité dans les violences commises sur les Noirs par certaines polices nationales... Mais il faut lutter contre l'abattement, parce que les victimes de tels actes ont besoin du soutien et de la solidarité de toutes les bonnes volontés pour faire aboutir leurs démarches juridiques, lorsqu'elles acceptent de porter plaintes contre leurs agresseurs...

 

 4 - Quel a été le sujet de votre communication?

 j'ai proposé un sujet sur lequel je me proposais de réfléchir depuis longtemps mais pour lequel le temps pour la recherche me manquait. J'ai donc profité de la tenue de la Conférence, pour me lancer dans ce qui n'est encore qu'un chantier de recherche. Le titre de ma communication était "L'usage des phénomènes subliminaux dans la construction de l'invisibilité du Noir dans les sociétés occidentales". Il s'agissait d'analyser les mécanismes qui sont à la base de la résistance et de la durabilité des préjugés et stéréotypes négatifs antinégristes observés dans ces sociétés. L'approche de ces phénomènes par les sources d'influence non conscientes ou subliminales que diffusent les médias audiovisuels, permet d'expliquer l'une

au moins des formes que revêtent les manipulations de l'image du Noir dans et par les médias. Le subliminal est à l'oeuvre, lorsque des "objets" (stimuli) sont perçus sans conscience, dans des situations où voir et penser opèrent sans conscience. Je me suis intéressée au subliminal visuel plus précisément (parce qu'il y a également un subliminal auditif). J'avais en effet observé que lorsque l'image du Noir apparaît sur les écrans, son temps d'exposition est moins long que celui du Blanc, et cela surtout lorsque cette image est valorisante pour le Noir : il y avait donc manipulation de cette image. Par contre, lorsque cette image le présente dans une position très dévalorisante (misère, saleté, guerres...), son temps d'exposition est

très long (procédé supraliminal). Autrement dit, il y a un traitement différencié de l'image du Noir dans les médias, suivant que celle-ci est avantageuse ou non pour le Noir. Et c'est par la présentation différente qui

est faite de l'image du Noir "sous-développé" et "barbare" que s'entretiennent les stéréotypes négatifs qui empêchent les Occidentaux – et les Noirs eux-mêmes - de concevoir le Noir dans des fonctions de prestige et pouvant susciter l'admiration de ses pairs en général. Les effets immédiats et à long terme de ce phénomène sont la relégation du Noir dans des "figures symboliques" qui le discréditent en permanence...

 

5- Y a t'il eu des résolutions de prises? Si oui quel sont elles?

Il y a eu une Déclaration de Genève sur le racisme anti-Noir en Europe (3 pages), que j'ai adressé au site Maximini (black connection), et qui peut être mise à la disposition du public. Ce texte procède à un certain nombre de constats sur la situation des Noirs en Europe, et formule des propositions aux sociétés européennes, dans la perspective d'engager une lutte efficace contre les phénomènes de rejet et d'exclusion liés au racisme et aux discriminations raciales...

 

 En conclusion, j'aimerais souligner l'importance de telles manifestations, qui se proposent d'alerter et de lutter contre les inégalités et les atteintes aux droits de l'Homme, et surtout, qui permettent d'attirer

l'attention sur la spécificité du racisme auquel sont exposés les Noirs en permanence, partout en Europe, et en Occident plus largement. Il me semble cependant qu'il faut demeurer prudents, quant à faire subir aux

problématiques concernant les ressortissants des sociétés africaines et antillaises des traitements essentialistes ou biologisants. Il faut donc restituer ces problèmes à leurs cadres sociaux, afin que leur soient appliquées des solutions élaborées non par nos "gènes" mais par notre intelligence sociale ou notre intelligence du social. Il est certain que les populations noires expérimentent depuis plus de deux siècles, des situations qui ne sont à nulle autre pareilles, mais cela tient à la domination du continent africain, à la déportation des Africains éparpillés dans le monde sans bénéficier de la protection de l'Afrique matricielle, aux politiques menées ou non menées sur le continent, aux régimes autoritaires en place... L'on ne peut, en effet, comprendre le sort des Africains et des Afrosdescendants dans le monde, en l'isolant de tous ces paramètres qui sont avant tout sociaux et politiques. Traiter du "Noir", comme si, par ailleurs, il était dans ses cultures, une entité indifférenciée, ne prend pas en charge les différences de statuts que présentent leurs sous-composantes vivant en Europe notamment, et entretenant entre elles des liens différenciés de classes/couches sociales. Ce n'est pas parce que l'environnement occidental traite "les Noirs" de manière indifférenciée, qu'il faut relayer un tel traitement. Comprendre la structure des luttes catégorielles que se livrent les Noirs (comme les Blancs et les Jaunes entre eux), réfléchir à leur situation en tenant compte de leurs appartenances de couches ou de classes sociales permet de dépasser l'approche biologisante

(comme s'il y avait une "essence noire") et d'inscrire leurs oppositions internes dans les schémas explicatifs rationnels que propose la sociologie.

 

 

Juliette Smeralda